La Liberté guidant le Peuple, revisitée.
Publié le : 11.09.2020
Reprise du célèbre tableau de Delacroix, La Liberté guidant le Peuple.

 

Le début de cette aventure

 

Il y a quelques mois de cela, le fervent amateur d’art et d’histoire de l’art, Valentin Pichon, me propose un défis. Je dois réaliser pour l’association “Nous voulons des Coquelicots”, une œuvre qui reprend ce monument de l’art Français, La Liberté guidant le Peuple, de Delacroix. Je dois donc faire muter l’œuvre, d’abord pour qu’elle nous parle d’écologie. Elle doit aussi illustrer notre impacte sur la planète, le tout dans mon style, bien sûr avec “mes mots”. Je me lance avec cette idée en tête. Enfin, quand je transmets la toute première photo à Valentin, il est surpris !

Une feuille de papier de 1 mètre 50 par 1 mètre 87

Banana for scale

 

En effet : ce monstre fait 1m50 par 1m87. Pourquoi ces dimensions ? D’abord pour conserver le ratio de l’œuvre originale et ne pas avoir de distorsion. Ensuite, parce que j’ai eu envie de faire les choses en grand. Un coup de tête, quoi ! En la posant sur ma table cependant, je me suis rendu compte… Que j’allais devoir bosser au sol ! Peu importe, j’étais lancé. J’allais revisiter La Liberté guidant le Peuple !

 

Préparer le terrain

 

Le support est prêt. Et maintenant ? Le secret pour reproduire une œuvre, c’est de quadriller. C’est d’autant plus vrai pour les gros formats, dans lesquels on peut se perdre. En quadrillant le support, on divise la grande surface en plusieurs petits dessins. C’est beaucoup plus simple, et moins prise de tête !

Une fois que le quadrillage est posé sur le modèle et le support, il n’y a plus qu’à tout tracer au crayon. Déjà à cette étape, j’ai commencé à apporter les premières modifications dans le style des personnages. Chacun d’entre eux joue un rôle nouveau.

 

Encrer la Liberté et le Peuple

 

Tout le tracé préparatoire est enfin terminé, vient alors le moment de poser l’encre. C’est à ce moment que je rencontre le premier obstacle. Je n’ai chez moi que des marqueurs à encre de chine très fins ! Tant pis, j’attaque. Hélas, le seul volume d’encre qu’il est nécessaire de poser à raison des trois marqueurs les plus pratiques à ma disposition. Ils finissent littéralement poncés sur le papier. Complètement Secs. Aux grands maux les grands remèdes : je décide d’y aller à l’ancienne. Un pinceau, de l’encre de chine liquide.

 

 

Tout de suite, je réalise que travailler au pinceau est incroyablement plus rapide, en tout cas sur ce genre de format. C’est aussi un merveilleux moyen d’avoir des variations naturelles dans l’épaisseur des lignes. Il suffit d’appuyer plus ou moins sur le pinceau. Bien sûr, il y a toujours ce petit stress à l’idée de renverser l’encre sur la feuille…

 

Donner vie à la scène, à la Liberté et au Peuple

 

Maintenant que l’encre est posée et bien sèche sur le premier et second plan, je peux avancer. C’est l’heure de poser la couleur :). Le médium que je choisis pour ça, pour ce format, pour cette épreuve, c’est l’aquarelle. C’est une peinture que j’adore, avec laquelle on obtient vraiment des effets uniques. Ici, je voulais avoir un effet délavé, pollué, contaminé, qui occupe l’image. Et ceux d’entre vous qui ont lu mon article sur les bases de l’aquarelle devinent où je veux en venir. Pour obtenir ces effets, j’ai volontairement appliqué des couches successives de mélanges contaminés. Un goûte d’ocre qui tombe dans mon bleu, du gris sur le brun. J’ai même taché la peinture en projetant de l’eau de mon verre à mélange non lavé. Une tornade de pigments posés à l’instinct. L’ambiance post-apocalyptique commence à s’installer.

 

 

La Liberté guidant le Peuple de Delacroix (l’originale) est une œuvre qui s’inspire d’un climat politique très tendu. Elle fait écho à la toute fin de ce mois de juillet 1830, où la classe moyenne et le peuple se soulèvent contre Charles X. Ce dernier, déjà impopulaire, met en place une série d’ordonnance qui vise à affaiblir l’opposition libérale et attaquer les libertés de la presse. La révolte éclate, et il finit renversé. Je vous invite à lire en détail cet article, qui parle plus en détails de l’œuvre originale.

 

Un mot important

 

Je tiens à préciser très clairement que je ne réalise pas cette œuvre à des fins politiques. Mon seul moteur dans ce projet est de réaliser quelque chose de frappant, avec un message nuancé. J’avais depuis longtemps envie de reprendre l’un des classiques de l’art de mon pays, dont le répertoire artistique déborde de ce genre de trésors incroyables. C’est aussi un moyen pour moi de me cultiver en me rapprochant des anciens maîtres, car je dois admettre que les connais trop peu, et que je connais trop peu leur histoire. Si je dois remercier quelqu’un dès maintenant, ce serait Delacroix, tout simplement pour avoir eu la bonté de nous léguer quelque chose d’aussi beau et d’aussi romantique.

 

Le rôle des personnages

 

Dans l’œuvre originale, chaque personnage illustre un concept précis. C’est ce qui rend cette scène forte : chaque personnage y est à la fois un représentant et un message. J’ai eu envie de faire la même chose, toujours en gardant en tête l’idée que cette œuvre serait ensuite donnée à une association écologique.

 

 

La liberté guidant le peuple, d’époque, anachronique aujourd’hui

 

Le personnage sur lequel se focalise l’œuvre est la Liberté (ou du moins son allégorie qui guide le peuple). Travailler le drapé de sa robe a été un challenge colossal. Au final, elle identique à celle de l’œuvre originale. Pourquoi ? Parce qu’elle représente l’idée du combat pour le climat, et que cette lutte n’a pas d’époque. Elle a été une considération du passé, est une considération du présent, sera une considération du futur. C’est un concept qui ne vieillira pas. Il pourra muter, oui, mais il sera toujours là, même quand nous irons voyager loin de chez nous, sur d’autres Terres.

 

Je lui ai laissé son fusil. Elle milite. Je n’ai changé qu’une chose, une grosse chose certes : le drapeau. Elle tient à la place un bouquet de coquelicot, qui rappelle le symbole de l’association “Nous voulons des Coquelicots“. C’est une modification majeure, et je ne pouvais vraiment pas me résoudre à faire plus. Par respect pour le symbole, pour l’œuvre originale et Delacroix.

 

Dans l’œuvre, elle est la seule figure vivante qui n’a pas de masque pour se protéger de l’air pollué. Ceux qui ont vu le coin inférieur gauche de l’œuvre me diront le contraire : j’y reviendrais. Pourquoi ne porte-t-elle pas de masque ? Parce qu’elle n’est pas “humaine”. Elle est une idée. C’est aussi le seul personnage qui n’est pas rendu anonyme par cette lourde ombre qui lui tombe sur le regard, car tout le monde sait qui elle est.

 

 

 

L’homme au bandeau rouge

 

Au sol, près des pieds de la liberté, tente de se relever cet homme au bandeau rouge. Son habit est d’époque pour faire un lien avec le passé. Je lui ai laissé ses couleurs. Le bleu de sa veste, le blanc de sa chemise, le rouge de sa ceinture : il symbolise le drapeau, la nationalité de l’œuvre. Je lui ai ajouté un masque respirateur qui le protège. Il représente pour moi les premières prises de conscience qui ont eu lieu au niveau du climat, un peu tardive, d’où le fait qu’il se redresse péniblement.

 

Les trois morts

 

Au premier plan de l’œuvre, il y a trois morts. Dans l’original, ce sont des soldats renversé par l’élan de la révolte. Ici, dans ce monde rendu malade, ce sont les victimes du déni et du refus de passer à l’action. Les deux soldats à droites sont lourdement équipés : ils représentent ceux dont les actions impactent le plus l’environnement, comme les grands groupes pétroliers, les centrales à charbons, les usines massives… Par leur puissance, ils ont les moyens de faire quelque chose. Hélas, ils tiennent leur position jusqu’à la mort. Quand l’air empoisonné vient les ronger, ils ne sont pas près. Tous leurs moyens ne les sauvent pas. Ils sont coupables, et victimes. 

 

Le mort à gauche était l’un d’eux. Il a voulu changer à la toute fin en réalisant ce dans quoi il était tombé. C’était hélas trop tard. Lui aussi n’a pas eu le temps de se protéger, il aurait dû agir il y a déjà bien longtemps. Comme sur l’œuvre originale, il est complètement débraillé. Il s’est fait prendre par surprise. Il représente un avertissement, un appel à passer à l’action avant que “ça” ne nous tombe dessus pour de bon.

 

L’homme au couteau

 

Vous l’avez sans doute remarqué. Tout à gauche, au-dessus du mort en chemise blanche. Il y a cet homme avec un couteau hideux, rouillé, taché de sang, percé de trois trous. Cet inconnu n’a pas de masque pour se protéger, et son teint est livide comme celui du cadavre. Il n’est pas humain. C’est la mort, ou plutôt, la conséquence. Il a assassiné l’homme allongé devant lui. C’est notre impact, dont les conséquences sont déjà là et nous talonnent. On ne le voit pas, mais il agit. 

 

J’ai profité de ce personnage pour glisser une référence à mon univers favori. Ceux qui le connaissent aussi : une lame rouillée, la mort, un symbole avec trois cercles… Ca vous dit forcement quelque chose 😉

 

Le gamin au pistolet

 

Ce personnage est la représentation de notre époque et la manière qu’elle a d’aborder ce problème. Il est insouciant, jeune donc pas forcement très bien renseigné, et bagarreur. Il veut faire ses preuves. C’est aussi la victime de son environnement, qui n’a trouvé pour arme qu’un vieux pistolet volé et un tuyau ramassé dans des ruines. Il lutte avec ce qu’il a, avec passion.

 

L’homme de demain

 

Équipé de l’arme la plus avancée et d’un respirateur intégral sophistiqué, ce personnage représente notre futur, et aussi un acteur puissant. Il décide de rejoindre le combat, et son impact est important. Il met ses moyens à contribution d’un combat qui traverse les époques.

 

 

La Conséquence, l’Homme de Demain, et la Modération

 

La modération dans le peuple

 

Le dernier personnage de l’œuvre est cet homme aux cheveux cours, la main levée. Dans l’œuvre original il est armé et en plein élan. Ici, il dresse une main bien visible. C’est selon moi la nuance la plus importante dans ma version de la Liberté guidant le Peuple. Il invite à la modération et au calme. On a vu plus d’une fois le discours écologique virer à l’antagonisme et à la colère. Cependant, une personne que l’on fait se sentir coupable, que l’on juge et rejette, n’a aucune chance de changer de position. Elle sera sur la défensive. C’est pour que cet homme est là, pour refreiner l’élan autant qu’il peut. Il représente aussi la majorité silencieuse du peuple, qui est consciente des enjeux, et agit tranquillement dans son coin, à son échelle.

 

Cet homme est aussi une critique d’un activisme trop virulent, qu’il essaye de dénoncer pour le bien de la cause. Cette prise de position lui a coûté cher, comme en témoigne la cicatrice qu’il a sur l’œil gauche.

 

La liberté guidant le peuple : prendre du recul

 

Quel meilleur moment pour se redresser, souffler, et observer la scène dans son ensemble ? Après tout, le ciel reste à faire. Et quiconque peint sait que le ciel, c’est le moment le plus fun. On lâche tout, on fait des effets saisissant, on explore avec la couleur. C’est exactement ce que j’ai fait. En utilisant une quantité outrancière d’eau pour avoir le temps de travailler sur un support qui doit rester humide !

 

reprise à l'aquarelle de la Liberté Guidant le Peuple de Delacroix, revisité en post-apocalyptique. Mise en valeur du ciel.

 

Littéralement des flaques d’eau et de couleurs

 

C’est à ce moment que j’ai enfin entrevu la fin de cette grande aventure, après tant de mois à bosser dessus. Dans le ciel, il y a à la fois de l’aquarelle et de l’encre à alcool. Cette dernière, au contact de l’eau, se diffuse à une vitesse folle dans toutes les directions. Idéal pour obtenir des effets de dingue !

 

la liberté guidant le peuple, zoom sur le centre de la scène et le fond

Les personnages diffus du troisième plan à gauche, l’ombre de la ville à droite

 

Enfin la fin

 

À ce jour, cette œuvre est la plus massive et la plus significative de toute ma production. J’en suis sincèrement fier, et je suis heureux de pouvoir la partager avec vous tous. Confinement oblige, je ne peux pas sortir trinquer avec vous, ni même pouvoir la remettre à l’association et Valentin. Ce n’est que partie remise. 

 

Du fond du cœur, merci pour votre attention. Je vous invite à partager cet article pour aider cette belle œuvre à voyager 😉

 

 

Liste des matériaux :

 

Argonaus - Théo Moret

Argonaus - Théo Moret

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