Philautia
Publié le : 06.27.2021

Philautia, qu’est-ce que ça veut dire ?

Philautia  (φιλαυτία) est évoqué dès la Grèce antique comme l’amour de soi. Ce concept englobe d’abord l’amour égocentrique, et l’amour vertueux de soi. Ce n’est que plus tard qu’une distinction se fait entre le Philautia “péjoratif”, et le “mélioratif”. Dans cette œuvre, je me suis concentré sur la vision nuancée du Philautia, où il englobe encore le bon et le mauvais.

Pour les Grecques de l’antiquité, Philautia était la base fondamentale de l’amour. En effet : comment peut-il être possible de véritablement aimer autrui, lorsqu’on ne s’aime pas soi-même ?

Aujourd’hui, on entend en permanence ce message d’amour pour soi. Il faut s’aimer soi-même. Il faut s’accepter, point. Philautia à perdu tout ce qui pouvait faire sa beauté : ses nuances. Et surtout, c’est un amour qui, selon moi, à perdu toute sa légitimité. Nos lointains ancêtres disaient “aime-toi toi-même avant d’aimer les autres”. Je dis : “qui peut s’aimer, qui peut se respecter, s’il n’a rien accompli ?”

À mes yeux, l’amour de soi est un danger s’il n’est pas légitime. Si l’on s’aime et s’accepte tel qu’on est, là, tout de suite, alors quel intérêt de chercher à devenir meilleur ? Si l’on se satisfait de soi, de son présent, alors pourquoi avancer ? Lorsqu’il est repu, le lion est comme un chat domestique : amorphe, vautré. Il n’a plus rien de majestueux. Mais lorsqu’il a faim, lorsqu’il est poussé par sa volonté de survie, de croître, c’est là qu’il devient magnifique.

C’est là qu’est tout le défis de cette œuvre : faire l’apologie d’un amour de soi qui ne tombe pas dans le piège de la complaisance bornée. Faire l’éloge d’un amour qui se mérite, par l’effort, la sueur et le sang, par la douleur, et par la victoire.

Titre de l'œuvre Philautia

Le titre de l’œuvre apparaît directement au pied de celle-ci.

La vision

Art-Nouveau

Le thème est posé, le message est choisi, à présent, parlons de la vision. D’abord, il met tenait à cœur de développer un style Art-Nouveau, en hommage aux affiches de Mucha. Ses œuvres étaient généralement découpées en panneaux, avec des personnages très centraux, la plupart du temps féminins, et l’emploi de motifs floraux et de lourds drapés. C’est, selon moi, un artiste dont la production a été des plus remarquables, et je voulais tendre vers un tel style dans lequel je reconnais à la fois un goût pour l’ancien, avec un art figuratif noble, et une touche de modernité par la couleur et la ligne. Et comme le corps humain est à l’honneur dans cette œuvre, j’ai eu recours aux services de Julie Besson, qui a bien voulu servir de modèle. Merci Julie !

Antiquité

Ensuite, puisque Philautia est un concept évoqué d’abord dans la Grèce antique, il était important que l’œuvre puisse tisser un lien vers cette période de notre histoire. Par le personnage, les accessoires ou le décor, on devait être capable de penser “antiquité” au premier coup d’œil.

Lovecraft

Enfin, et ceux qui me suivent commencent à s’en rendre compte, j’ai un goût pour l’horreur Lovecraftienne, souvent absurde et très tentaculaire. Le défi consistait ici à intégrer des éléments d’horreur visuelle, à une composition douce.

Matériaux

Pour matérialiser le tout, j’ai sélectionné des outils et supports que je maîtrise : le papier, l’aquarelle, l’encre, le crayon. Mais comme cette œuvre représentait pour moi un défi, dans l’importance du thème traité, la combinaison de divers éléments et la symbolique, j’ai agrandi ma caisse à outils pour y ajouter de la feuille d’or. Je n’en avais jamais utilisé avant.

Le rappel à la Grèce antique avec ces colonnes à chapiteaux d’ordre corinthien ; l’influence Lovecraftienne avec les ronces tentaculaires et les yeux.

La symbolique de Philautia

Afin de traiter de toute la nuance du concept de Philautia, j’ai déployé dans toute l’œuvre une montagne de symbolisme et de messages cachés. Je vais commencer du bas de l’œuvre pour remonter jusqu’à son sommet, car c’est dans ce sens que cette image se lit.

La graine à la base de la naissance et la croissance de Philautia

Comme je l’évoque au début de cet article, l’amour de soi ne doit pas naître de la complaisance, mais bien d’un effort. On ne peut s’aimer que lorsqu’on s’accomplit. Et la seule manière de s’accomplir, c’est de découvrir ses ambitions et de les réaliser. C’est du surmonter ses propres défis. C’est de grandir.

Ainsi, pour symboliser cette lutte terrible, j’ai songé à une graine-œuf. C’est une petite chose fragile, vulnérable. Il faut la couver pour l’inciter à grandir, et pour la protéger des prédations extérieures. Ici, la graine-œuf est toute en feuille d’or, dont la radiance fera un lien direct avec le sommet de l’œuvre. Le socle sur lequel elle repose est un solide tissage de racine, qui représente la volonté inexorable de l’âme de se raccrocher à quelque chose de supérieur pour s’accomplir.

Mais tout autour de cette graine-œuf, de cette saine ambition qui mêle l’instinct de survie et la volonté de croître, rôdent les tentacules de la pression sociale et les yeux de la médiocrité. Ici, j’avais en tête cette image des crabes dans un seau. Lorsque l’un d’entre eux parvient à atteindre le bord pour s’en extraire, les autres crabes l’attrapent et le tirent vers le bas. Nous sommes ainsi : quiconque développe une ambition particulièrement et la puissante volonté de s’élever, sera constamment rabaissée par les autres, qui eux, se complaisent dans le simple fait d’exister.

La plupart du temps, cela n’est pas fait avec malices. Mais les remarques, les regards, les jugements sont là quand même. Pour se consoler, on se dit que ces vils yeux se blessent eux mêmes, en voyant leur reflet hideux dans l’or pur de cette graine. Quant aux tentacules, ils glissent vainement sur sa coquille d’œuf rendu lisse par l’indifférence.

La graine, qui pousse malgré tout.

Philautia en fleur

Pour Philautia, la rose s’est imposée tout de suite. Ses épines sont acérées, s’en saisir est compliqué, mais lorsqu’elle s’épanouit, elle révèle les couleurs les plus vives. J’évoque cette dualité une première fois avec les deux petits massifs de roses en bas de l’œuvre. Elles sont encore chétives, bourgeonnantes. Seule une rose par massif commence à s’ouvrir, à sortir de terre. Ces roses-là symbolisent la vision que l’ambitieux a de son ambition. Elle est, au départ, encore modeste cette vision, de même que la graine est chétive.

Puis, dès la base de la partie supérieure de l’œuvre, commencent les ronces. Ici, chacune de leurs épines est une douleur à laquelle celui qui veut prétendre à s’aimer lui-même est confronté. On s’emmêle dedans, on se fait du mal. On saigne dans ce roncier qu’est le présent, et on accepte d’y sacrifier sa chair pour voir fleurir la rose de notre futur, notre réussite, dans laquelle pourra briller Philautia. Si cette œuvre devait être une aventure, les ronces seraient le voyage et l’épreuve.

Les ronces des épreuves, les bourgeons de l’amour de soi

Deux yeux à pupille fendue encadrent la forêt de ronces. Ils font écho aux yeux autour de la graine-œuf. Leur sens ici est double : ce sont d’abord les yeux des autres, dont le regard pèse le plus sur nous au moment où l’on se sent enfin grandir, parce qu’on change. Mais il s’agit aussi de nos propres yeux, ceux de notre voix intérieure qui est notre plus terrible juge. Cette voix qui nous rappelle parfois que notre entreprise est vaine, qu’attendre “le bon moment” est plus sage. Cette voix qui nous met face à des vérités peu flatteuses. 

Un mot sur la philosophie dans Philautia

En voilà un bon exemple, de ces vérités peu flatteuses, avec la musculation : on se répète ad nausaum qu’on va à la salle de sport pour soi-même. Posons-nous la question suivante : si la volonté de plaire à l’autre sexe n’existait même pas, irions-nous toujours avec une telle assiduité ? Non. Cette vérité dérange les êtres éclairés qu’on aspire à être.

Plutôt que de s’en vouloir, servons-nous de nos impératifs biologiques comme d’un carburant pour grandir. Certes, je vais à la salle d’abord par envie de plaire. Oui, je travaille autant parce que j’ai envie de gagner plus d’argent, pour maximiser mes chances de survie. Oui, ces instincts sont bas. Mais, même si je vais faire du sport pour plaire, je vais faire du sport. Même si je gagne de l’argent pour survivre, je gagne de l’argent. L’instinct primaire est l’impulsion de base. “Je veux survivre, donc…” Ainsi, la graine-œuf, derrière l’or de sa coquille, est brute. Mais elle est le plus puissant des terreaux pour se développer, puisqu’on ne fait, au final, que répondre à la nature. C’est ce que disait Nietzsche : souvenez-vous toujours de la nature.

L’ascension

Celui qui persiste dans ses efforts pour trouver des raisons de s’aimer finit par se voir récompensé. Peu à peu, les ronces sont moins cruelles, les bourgeons de son travail fleurissent. Il récolte le fruit de son labeur : un début d’amour de lui-même. Il peine encore, c’est vrai : ces ronces sont les pires des nœuds et s’en extraire fait mal. Mais il persiste jusqu’à émerger, jusqu’à “sortir de la masse”. Alors, il regarde derrière lui, et voilà ce qu’il voit :

(De gauche à droite) La constellation du peintre (ou du chevalet du peintre) ; la mer de ronce ; la constellation de la grue

Il voit les ronces qu’à présent il domine. Cet être s’est rendu maître de sa douleur. Il en est venu à l’aimer, comme on aime une courbature, car elle est la preuve indiscutable d’un effort. D’un coup d’œil, il voit quelle est la petitesse de ceux qui le critiquaient, qui sont maintenant si bas, si malheureux, et qui ne peuvent se supporter qu’en tirant autrui dans leur malheur. Il voit ces colonnes aux fûts austères, qui lui rappellent les heures interminables d’efforts fournis. Alors, il s’autorise à lever les yeux dans le ciel nocturne, et voit les étoiles.

Le ciel étoilé de Philautia

Dans ce ciel étoilé, j’ai représenté deux constellations. La première, à gauche, est la constellation du peintre. À l’origine, cette constellation, créée par Lacaille, s’appelait le Chevalet du Peintre, en hommage à tous les artistes qui ont excellé dans cet art difficile et contraignant qu’est la peinture. C’est un clin d’œil direct à ma profession, mais aussi mon ambition : je veux exceller.

À droite, il y a la constellation de la grue, un oiseau qui dans l’Egypte antique, symbolisait l’observation des étoiles. Dans mon œuvre, elle représente la vision de celui qui veut s’aimer lui-même : il doit regarder au-dessus de lui, trouver son chemin, trouver de la sagesse dans l’exemple de ceux qui l’ont précédé.

Victoire

Au terme de son terrible périple, viens un moment où celui qui veut s’aimer touche du bout du doigt les fruits de ses efforts. Nous sommes au sommet de l’œuvre. 

(De gauche à droite) La constellation de la flèche ; la triple auréole florale, cosmique et victorieuse ; les constellations de la boussole (en bas) et la couronne australe (en haut)

Les voilà, les lauriers de la victoire. Enfin, il devient légitime de nous couronner nous-même, comme le fit Napoléon. Ce n’est que dans cette bulle qu’on peut s’aimer soit même. Il n’y a que là que l’or pur de la graine-œuf explose en un soleil aveuglant. Ce n’est que là que la rose fleurit. L’extase est violente. “Voilà, j’ai réussi”.

La constellation de la flèche nous rappelle pourquoi nous avons réussi à nous aimer : parce que nous sommes restés focalisés. Qu’importe la fatigue, les critiques, l’usure, les vents et tempêtes, nous avons filé droit, car nous avions un cap fixé vers le haut, comme nous le rappel la constellation de la boussole. Et tout en haut, les lauriers Philautiens nous attendent. Ils brillent encore plus fort que le soleil, et nous baignent d’une lumière douce ; une récompense à elle seule.

Pause

On s’autorise un regard autour. On se visualise les jours et les nuits passés à chercher l’amour de soi dans l’effort ; et on se rend compte qu’on ne saurait plus en tenir le compte. C’est ce que représentent ces phases lunaires sans contours : le flou du temps écoulé pour en arriver là. On réalise toute la fatigue qui nous transit. Mais cette fatigue fait du bien.

On retrouve des grandes roses, immenses, fleurit. Notre amour pour nous-même est visible. À présent, on rayonne de cette énergie. Mais les ronces, sont encore là, discrètes, car la douleur du chemin nous a rendu rudes. Nous sommes un tout autre animal à présent. On s’est bien éloigné de la masse, qui ne nous voit plus comme “normal”. Nous avons muté, comme le suggèrent les fleurs qui poussent directement sur la peau du personnage.

Mais, dans le ciel, brille une dernière constellation.

Corona Australis

On tend d’abord la main pour se saisir de ces grands lauriers blancs. Hélas, nos doigts ne saisissent rien. Ce n’est qu’une image, un spectre. On ne peut pas les touchers, de même que le personnages ne pose pas tout à fait les doigts dessus. On devrait se sentir trahi, brisé ; a-t-on fait ce chemin pour rien ? Toute cette sueur et ce sang, dans le vide ? Non, nous savons que non. Notre regard porte vers l’ultime constellation, Corona Australis, la Couronne Australe, les lauriers des vainqueurs et tout devient clair.

Ces lauriers, ont ne les attrapera jamais tout à fait, car le moi d’aujourd’hui à soif de plus d’épreuves que le moi d’hier. Il veut plus de raisons de s’aimer encore plus fort. Le voyageur sait que ces lauriers à porté de mains ne sont en fait qu’un répit qu’il s’accorde : à ce tout petit instant, à cette fraction infinitésimal de présent, celui qui cherche son amour-propre s’autorise une pause, une contemplation. Il se dit qu’il a bien travaillé, alors il s’assoit sur un coussin lunaire, juste pour souffler.

Et il se remet en route.

Sacrifie ton présent

Maintenant, celui qui cherche l’amour de soi connaît la terrible vérité : cette quête n’a pas de fin. La ligne d’arrivée ne fait que reculer. Il trouve dans cette folie quelque chose de beau, et il poursuit, parce qu’il sait. Rappelons-nous de la série Kaamelott, de Monsieur Astier. Souvenons-nous de l’avant-dernière saison et son tournant sombre, la scène où Arthur raconte son rêve à un interlocuteur au début invisible (Perceval). Il parle d’un homme qui le conduit jusqu’au Graal, qui lui montre la baignoire pleine du sang qu’Arthur à perdu en se coupant les veines. Là, l’homme lui dit “voilà le Graal. Le sang de tous les suicidés contient le Graal”.

Alors, si le Christ est le symbole ultime d’amour, et que le sang des suicidés contient une fraction de cet amour, comment ne pas comprendre que celui qui sacrifie son présent pour vivre un futur meilleur, ne fait au final que s’aimer de la plus belle manière ?

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